sábado, 24 de noviembre de 2007

LA FOLIE AU JAPON - Catherine de Luca-Bernier

LA FOLIE AU JAPON

Catherine de Luca-Bernier



Afin de mieux comprendre l'importance du voyage de Jean Oury, c'est-à-dire la reviviscence de la psychothérapie institutionnelle au Japon, nous proposons un point sur l'état actuel de la psychiatrie et de la psychanalyse dans l'archipel, et, pour ce faire, nous reprendrons quelques notions historiques et culturelles de la notion de folie.



Nous avons été aidé pour ce faire par plusieurs personnes au Japon :

-le Professeur Matsumoto, qui dirige l'hôpital psychiatrique public de Kyoto

-leDocteur Miwaki Yasuo, qui travaille à l'hôpital privé Konan, dans la banlieue de Kyoto. Cet hôpital est dirigé par le Docteur Kida.

-Mr Taga Shigeru, qui est Professeur à l'Université, spécialiste de Foucault, créateur du département "Culture et Institutions"

Messieurs Miwaki et Taga sont à l'origine de l'invitation de Jean Oury au Japon en Juillet 2005.

Nous avons également évoqué avec Jean Oury les liens entre la clinique de La Borde et le Japon.


La folie dans l'Antiquité japonaise

Les plus anciennes mentions qui sont faites de la folie dans les textes japonais remontent en fait aux textes fondateurs que sont le Kôjiki et le Man-yoshu.

Nous entendrons par textes fondateurs, non pas les premiers ouvrages apparus, mais les premiers ouvrages conservés. En effet, les ouvrages qui ont été conservés (ceux cités dans le texte), ont surgi d’une tradition littéraire aujourd’hui à peu près disparue, et cependant florissante au VIIème siècle.

Dès 562, le Japon s’était doté d’un empereur et d’une administration centralisée aux dépens des clans. L’idéologie adoptée est confucéenne, le culte bouddhique est officiellement adopté et imposé, tandis que la langue chinoise est adoptée pour la rédaction des textes officiels et pour la composition d’œuvres poétiques.



Le Man-yôshu, compilation (vers 760) de genres littéraires dont chacun obéit à un auteur et un dessein prôpre, relève plutôt d’une collection d’anthologies à caractère poétique où voisinent des poèmes de caractère populaire comportant des formes dialectales avec une poésie de cour à la rhétorique élaborée et portant la marque poétique chinoise.

Ce recueil est à plusieurs points de vue difficilement interprétable : en effet, par qui l’œuvre fût-elle compilée, à quelle époque fut-elle achevée, quels en furent les matériaux, d’autres anthologies perdues l’auraient-elles précédé, quelle lecture est-il possible de faire de ces poèmes etc. ?

Si les thèmes abordés sont divers (évocations de paysages, poèmes de voyage, chansons à boire, etc.), l’élégie funèbre et l’amour sont les sujets qui sont le plus souvent traités.



Le Kôjiki (Chronique des choses anciennes) a été rédigé par Ô no Yasumaro dans une langue hétérogène alliant du pur japonais à une langue fortement sinisée, et compilé sur l’ordre de l’empereur Temmu et l’impératrice Gemmei, fut achevé en 712.

Cet ouvrage relate l’histoire du Japon depuis sa création par Izanagi et Izanami (les dieux fondateurs, parents de la déesse Amaterasu, très populaire au Japon) et l’incarnation en l’empereur Jimmu, jusqu’à la fin du règne de l’impératrice Suiko (628).

Ce recueil de courts récits successifs est à considérer comme le premier texte fondateur du Japon, texte par ailleurs aujourd’hui encore incontournable, et qui était destiné à asseoir la prééminence de la lignée impériale sur l’ensemble des clans alors en guerre.

Shigeru Taga évoque pour nous le rôle joué par les dieux fondateurs :

" Dans la tradition shintôïste il y a une typologie particulière des malades mentaux ... Il faut dire que l’un des dieux très, très importants, l’un des dieux, on peut dire qu’il était fou : il s’appelle Suzano, c’est quelqu’un qui est touché par une force tout à fait étrange, il fait n’importe quoi, et surtout, il est très, très violent.

Et une fois, il a fait quelque bêtise avec sa soeur, Amaterasu, la déesse du soleil et du jour, elle s’est mise en colère, elle s’est cachée dans la cave, et à partir de ce moment-là, l’univers s’est noirci : il n’y avait plus de lumière, et il ya eu d’autres dieux qui s’étaient inquiété et qui ont discuté.

Alors ils ont fait une fête devant cette cave-là et Amaterasu, la déesse un peu curieuse, elle est sortie de la cave.

Et comme ça, le monde est redevenu lumineux.

Mais tout çà, c’était à cause de la bêtise de Suzano, du dieu qui était un peu fou. Dans la tradition , si on cherche quelque chose qui se rapporte à la folie, la vraie folie, il faut parler de ce dieu, je crois."



Le Pr Matsumoto nous apporte également des précisions concernant l’explication des maladies mentales dans les temps reculés. Selon lui, l’origine d’une maladie mentale est utopique, au sens littéral "sans lieu" :

"On ne peut trouver nulle part l’origine de la maladie mentale. C’est pour ça que, avant, les parents cherchaient partout l’origine chez les ancêtres, le corps, certains dans l’environnement. Il y a une fille qui est venue ici pour être hospitalisée : “Pourquoi vous enfermez ma fille qui est malade du coeur dans un hôpital psychiatrique ? “

Cet établissement est un lieu d’exclusion pour les gens qui sont dans la région."

La maladie mentale fait d’ailleurs toujours l’objet d’un relatif ostracisme au Japon.



Le Dr Miwaki évoque la situation du fou dans la société avant, puis, après l’occidentalisation, et confirme le soupçon pesant sur les malades mentaux :

"Jusqu’avant l’occidentalisation du Japon, le fou était considéré comme quelqu’un qui peut cohabiter avec des gens qui ne sont pas fous, donc, la folie est considérée comme quelque chose d’abstrait en dehors de la vie quotidienne. Mais après le commencement de l’occidentalisation, on doit surveiller les patients psychiatriques. Donc, à ce moment-là, il y a un grand changement de la position de la folie, après le commencement de l’occidentalisation.

En fait, la folie est considérée comme quelque chose qui est à surveiller, à isoler de la société, donc les psychiatres essaient de modifier la position du patient.

C’est parce que, comme je vous l’ai dit, il nous manque la formation en psychanalyse."



Shigeru Taga précise le propos et évoque des données de différents ordres :

-d’ordre mythologique : "Il faut dire que l’un des dieux très, très important , l’un des dieux , on peut dire qu’il était fou. Il s’appelle Suzano, c’est quelqu’un qui est touché par une force tout à fait étrange, il fait n’importe quoi, et surtout, il est très, très violent".

- d’ordre artistique : "dans la tradition japonaise, je quitte un peu le domaine de la religion, dans le répertoire du kabuki[1], il y a pas mal de femmes qui sont possédées, c’est-à-dire érotomanes, disons. Bon, elles tombent amoureuses d’un homme, elles mettent le feu pour faire revenir leurs amants".

- d’ordre superstitieux : " je voudrais parler de kitsune tsuki : le renard.

C’est surtout dans les campagnes, dans les villages : de temps en temps, il y avait des femmes qui sont devenues folles, et on pensait qu’elles étaient possédées par un esprit de renard.

Et le renard représente pour les paysans, pour les non-cultivés, le renard représente une divinité mais qui a deux côtés, le côté méchant, le côté bon.

Il y a le renard qui rapporte une bonne moisson et on va trouver au Japon beaucoup de traditions avec des représentations de renards.

Mais d’un autre côté, pour les japonais, la divinité, c’est quelque chose de très, très différent de l’être humain.

Ainsi, on entre dans un contact direct avec Dieu, peut-être comme chez les grecs. Si on touche vraiment le corps du dieu, ou bien l’esprit du dieu, directement, et bien, c’est qu’on a des liens, ça dépasse notre capacité humaine.

Bon, alors, kitsune tsuki, il y a beaucoup de femmes dans les campagnes (...) A mon avis, on n’avait pas une notion de contagion pour ce genre de phénomènes.

Ce sont des cas particuliers, ça dépend des gens.

Peut-être vous parlez de la famille, elle apparaît souvent dans les cas de kitsune tsuki, mais pas contagieux, et pas de mauvaise superstition pour faire guérir du kitsune tsuki.

On prend le malade pour faire sortir l’esprit malade".



Il poursuit par des informations d’ordre historique : " A partir de l’époque de Meiji (1868-1912), on a commencé à introduire la civilisation occidentale , y compris la médecine, et c’est à partir de ce moment-là qu’apparaît au Japon la notion d’hôpital et de malades mentaux aussi."

Son vécu familial (fils d’un prêtre shintô) lui permet de nous apporter des informations sur les modes de traitement traditionnel : "Dans la tradition shintôïste, il faut distinguer deux choses : il y a le shintôïsme officiel, d’État, et puis le shintôïsme tout à fait populaire, animiste, et de ce côté-là, il y a une guérison de la folie par la prière. Et du côté officiel, non, pas du tout" ; ainsi que des informations sur l’insertion des malades dans leur environnement social et villageois.


Différentes définitions de la folie

C’est donc dans ces deux recueils de textes[2] que les premières mentions de démence sont faites. Les termes, employés afin de désigner ces états de démence sont ceux de tafure ou taburebito désignant un personnage victime de convulsions, mots qui par ailleurs pouvaient englober la notion de tamafure, c’est à dire "ceux dont l’âme a été touchée" : les possédés.

Le terme tafure ou taburebito pouvait également recouvrir la notion de tawamure, terme par lequel on désignait autrefois une conduite en contradiction avec les usages de la société.

La maladie mentale au Japon est donc considérée comme un dérèglement des attitudes personnelles envers la collectivité, mais le malade mental est également l‘ "l’indice d’un dysfonctionnement social ".

L’altération des facultés psychiques apparaît comme un indice du dysfonctionnement des rouages de la société, et non comme un symptôme individuel. C’est également pour cette raison que c’est la collectivité qui prend en charge le malade.

Les comportements étranges du possédé ne sont acceptés que si un sens leur est reconnu, et ce sens leur est donné par des tiers qui reconnaissent l’exactitude et l’utilité des paroles du possédé.

De même, le rôle et le statut du possédé dans la société doivent permettre de faire ressortir l’étrangeté de leur comportement pendant les moments de possession, moments contrebalancés par un comportement social rigoureux en temps ordinaire. En effet, dans le cas contraire, le possédé est considéré comme fou.

Ainsi, la normalité du comportement social joue un grand rôle dans l’acceptation ou non du rôle joué par un asocial : " (...) il y a ceux qui ne sont pas malades dans leur corps et pourtant ont un comportement étrange, ne peuvent plus vivre comme tout le monde. IL y eû un temps où il en venait beaucoup de certains quartiers de cabarets et d’amusements. On disait qu’il s’agissait de kitsune ou de tanuki tsuki -possession par le renard ou le petit blaireau."[3]



Dans une société corsetée comme la société japonaise, il était naturel de considérer tout comportement déviant comme signe de folie. Au XIVème siècle, les errants, artistes et baladins qui composaient les troupes de théâtre étaient souvent considérés de la même façon, comme possédés par un esprit maléfique.





La gestion de la maladie mentale

Dans la littérature classique et plus particulièrement dans le théâtre nô apparaissent diverses versions de la maladie mentale que peut recouvrir le terme Mononoke (possédé par l’étrangeté de la chose).

Cette étrangeté de la chose peut prendre la forme de la folie meurtrière, d’un fantôme, du possédé, de l’enchanté...

Cependant, la plus ancienne forme de folie traitée apparaît dans un document du XI ème siècle : la fille de l’empereur de l’époque, atteinte de psychose, sera guérie grâce à l’absorption de l’eau de la fontaine du temple Iwakura Daiun à Kyoto, et grâce aux prières d’un prêtre.

D’autres documents des XIVème et XVIème siècles attestent du traitement des malades mentaux : ces malades guérissent grâce aux prières bouddhistes que le malade lui-même ou un prêtre récite, et par la station debout sous le jet d’une cascade.

Du XVIIème au XIXème siècle, les malades mentaux étaient enfermés à clé chez eux, et leur famille en était responsable. Ainsi, Shigeru Taga nous confirme-t-il cette habitude de tenir les fous à l’écart : "je pense qu’on enfermait dans un grenier ou dans une salle de la maison les gens possédés".

Avec l’ouverture à l’Occident à l’ère Meiji (1868-1912), des hôpitaux se construisent en 1875 à Kyoto, et en 1879 à Tokyo.

En 1900, le gouvernement Meiji édicte une loi sur les malades mentaux, interdisant que ceux-ci restent enfermés à leur domicile.

Le Dr Miwaki nous renseigne sur ce point : "Jusqu’avant l’occidentalisation du Japon, le fou était considérée comme quelqu’un qui peut cohabiter avec des gens qui ne sont pas fous, donc, la folie était considérée comme quelque chose d’abstrait en dehors de la vie quotidienne. Mais après le commencement de l’occidentalisation, on a dû surveiller les patients psychiatriques. Donc, à ce moment-là, il y a un grand changement de la position de la folie, après le commencement de l’occidentalisation. En fait, la folie est considérée comme quelque chose qui est à surveiller, à isoler de la société, donc les psychiatres essaient de modifier la position du patient".



Au Japon, en qui concerne les malades mentaux, le problème n’était pas la sécurité publique mais bien plutôt que la famille fasse elle-même une demande d’admission du malade dans un établissement privé.

Le Pr Matsumoto nous l’explique ainsi : "Historiquement au Japon, il y a une raison : la maladie mentale, l’aliénation n’étaient pas du domaine public. C’était quelque chose de privé, quelque chose qu’on doit gérer dans le domaine du privé. Le fait que dedans il y ait l’internement des malades, c’était plutôt les familles qui demandaient aux hôpitaux. Ce n’est pas la préfecture qui met les malades dans les hôpitaux, obligatoirement. Au Japon, c’était plutôt les familles".

Aujourd’hui encore, sur les 360 000 lits psychiatriques, 80 % sont des lits de cliniques privées.

Cependant, avant la fin de la Deuxième guerre mondiale, le Japon disposait de peu de lits psychiatriques ( pour 10 000 habitants, 0,288 lits en 1895, 2,897 en 1935, 0,555 en 1945, période de guerre).

Avant la fin de la guerre, les sept hôpitaux psychiatriques du Japon étaient Matzuzawa à Tokyo, Ygoyô-in à Kagoshima, Serika-in à Yokohama, Nakamiya à Osaka, Dazaifu à Fukuoka, Shiroyama à Aichi, Kôfûryo à Kobé,



Cependant, au XVIIème siècle, 25 centres répartis dans tout le Japon recevaient de 5 à 10 personnes. Ces centres étaient sous la responsabilité de la communauté villageoise dans laquelle le centre était implanté.

Shigeru Taga nous confirme à nouveau : "A côté de Kyoto, il y avait un petit village qui s’appelait Irakura, c’est une partie de Kyoto, c’était un village un peu isolé de Kyoto, et on gardait les fous avec les paysans. S’il y avait des malades mentaux au centre de la ville, on soignait ces gens-là dans ce petit village, et les paysans offraient leurs maisons pour garder les fous. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient gentils ?

Non, pas du tout. Parce qu’ils étaient tellement pauvres que garder des fous dans leurs maisons rapportait de l’argent !

ça a commencé comme ça, et après un certain moment c’est devenu un commerce, et aussi quelque chose d’assez ordinaire pour les gens de Kyoto.

Alors on a commencé à bâtir une maison spécialisée pour les fous.

Mais je pense que c’est un cas particulier, isolé : quoiqu’il en soit du traitement des fous, quoiqu’il en soit du libéral, ça ne s’est pas développé."



Après la seconde guerre mondiale, les hôpitaux militaires se transformèrent en hôpitaux psychiatriques.

Cependant, l’État n’avait pas de politique spéciale envers le traitement des malades mentaux.

a) C’est en 1950 que le Code de Santé publique a été institué. Ce code abolissait l’enfermement à domicile et décrétait l’établissement d’hôpitaux psychiatriques nationaux dans chaque préfecture. C’est peut-être dans les années 30 que commence l’interdiction de garder les fous à domicile, telle que nous la décrit Shigeru Taga: " A l’époque de Shôwa (1926-1989), je crois, on a interdit de garder les fous dans ces maisons de paysans , et à ce moment les malades mentaux doivent être traités par les médecins."

Les possibilités de placement étaient les suivantes :

- le placement sans consentement, identique au placement volontaire français

- le placement d’office exécuté après expertise psychiatrique (expert dont la nomination fut instituée par ce code) s’effectue essentiellement dans les cliniques privées.

C’est réellement de cette époque que date le traitement psychiatrique réel des malades mentaux.



En 1950, 13000 patients étaient hospitalisés.

En 1954, après recensement des malades mentaux, le Ministère de la Santé publique estime le nombre de lits psychiatriques à 170000, alors que seulement 38000 existent.

Du fait de subventions accordées par l’État aux cliniques privées, le nombre de lits psychiatriques a très rapidement augmenté à partir de 1960.

Ces subventions permirent la création de nouvelles cliniques privées.

Cependant, certaines d’entre-elles firent scandale car elles recherchaient avant tout le profit : on s’aperçut alors qu’elles avaient recours à la force ou la surveillance excessive.

Le nombre de lits psychiatriques, de 17,6 pour 10000 habitants en 1965, s’éleva à 25,3 en 1975, alors que le gouvernement avait pour objectif 25 patients pour 10 000 habitants.

De plus, l’introduction des médicaments psychotropes en 1955 a facilité les soins et rendu plus acceptable le placement des malades en clinique privée.

S’ajoutent à cela le déclin de la communauté familiale, le changement du rôle de la femme qui, à partir des année 60 et à partir du développement économique rapide, conduit celle-là à travailler à l’extérieur de chez elle.

A cette époque, la famille désigne une unité familiale composée du couple et de un ou deux enfants.

Ce changement social et économique permet de présenter bien plus tôt les malades aux hôpitaux.



En 1985, 350000 malades sont hospitalisés en hôpital psychiatrique.

Cependant l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) s’inquiète du nombre de patients hospitalisés alors au Japon et lance un avertissement.

A cette époque, la formation des psychiatres est de deux ans au service psychiatrique de la faculté. Le nombre de malades hospitalisés par psychiatre est de 100 pour 1, sans compter les consultations.

A partir des années 70, l‘introduction du courant antipsychiatrique occidental, l‘avertissement de l‘OMS, les scandales de cliniques privées incitent les psychiatres à réfléchir sur leur pratique.

A peu près à la même époque, de nombreux cabinets de consultation psychiatrique voient le jour. Leur nombre passe de 100 en 1975 à 750 en 1998.

Au niveau local, ce sont les hôpitaux de jour, les ateliers et les foyers qui s‘établissent.



De fait, les pratiques psychiatriques sont très variées.

En 1998, le nombre de patients hospitalisés atteint 336800, soit 26,8 patients pour 10000 habitants.

Actuellement, il existe 1671 hôpitaux psychiatriques plus ou moins grands, dont 85 % sont privés, soit 87 % des lits.

De plus, le vieillissement de la population (sans équivalent à travers le monde) fait que les malades sont hospitalisés plus longtemps.



Pour conclure, ce qui différencie le traitement psychiatrique français de celui du Japon est :



-l’absence de sectorisation au Japon.

En effet, les japonais peuvent choisir comme bon leur semble l‘hôpital et le cabinet de leur choix ( bien que ce soit difficile au niveau de l’information).

-l’absence d’hôpital tel que Henri-Colin à Villejuif qui accueille les criminels atteints de maladie mentale grave : " Depuis peut-être 20 ans, la situation a commencé à changer un petit peu, c’est à dire, il y avait beaucoup de criminels très violents, alors de plus en plus, les hôpitaux ont organisé l’accueil des malades criminels, c’est à dire une sorte de contrôle.

Autrement dit, le rôle que les hôpitaux publics doivent jouer, c’est l’internement obligatoire, c’est à dire la surveillance des malades violents criminels.

( ... ) Au Japon, le droit ne suit pas exactement.

Il y a un fait nouveau : il y a des gens nouveaux qu’il faudrait installer dans des hôpitaux tout à fait spécialisés dans ce genre de maladies. Il y a beaucoup de protestations.

Dans chaque préfecture, il y a des hôpitaux publics, et les malades criminels sont répartis dans des bâtiments" nous explique le Pr Matsumoto.



Après expertise psychiatrique, ces patients sont reçus dans les hôpitaux privés ou nationaux (ce qui justifie ces choix sont des décisions conjoncturelles ou opportunistes).

Le Pr Matsumoto précise encore : "D’autre part, les hôpitaux privés accueillent aussi des criminels. (...) Au Japon, c'est à peu près la même chose qu’en France : il y a un criminel, et il présente des signes de folie, et dans ce cas-là, on fait une expertise, et là, s’il y a vraiment une maladie, on l’envoie à l’hôpital. Sinon, si sa maladie est d’un degré moins fort, dans ce cas-là, il est envoyé en prison. Dans cet hôpital-ci, on veut créer une ambiance tout à fait libérée du fait que cet hôpital est obligé d’accueillir les malades violents. Je peux parler de ce patient, il y a un mois qu’il est sorti : la 1ère fois qu’il a commis un acte violent, il n’y avait pas d’hôpital qui voulait l’accueillir.

Après un certain temps, il a été libéré et il a recommencé ( un viol, puis il est rentré dans une école primaire et il a tué 2 adultes : il est très dangereux, il a été hospitalisé 3 fois en un an et demi ). Il était très imprévisible."

Le Dr Miwaki a évoqué une loi votée à l’Assemblée nationale en 2002, après une discussion longue et controversée. Cette nouvelle loi japonaise, relative aux traitements et aux suivis médicaux des malades mentaux criminels jugés irresponsables, a été mise en vigueur en juillet 2005. C’est un événement marquant de l’histoire de la psychiatrie japonaise, d’autant plus que cette loi permet d’inaugurer de véritables pratiques et recherches en psychiatrie légale au Japon.



L’introduction de la psychiatrie française au Japon

En ce qui concerne la psychiatrie, la France occupe une certaine place au Japon, due au fait, sans doute, des phénomènes sociaux de la fin du XVIIème siècle (tel la Révolution française), et du milieu du XXème siècle (telles L’Occupation et la Libération).

Durant ces diverses périodes historiques, les malades mentaux sont apparus comme des marginaux et des déviants qui, paradoxalement, ont permis un travail sur l’unité de la personne humaine et de sa place au sein du groupe.

Bien que la France a occupé une place privilégiée dans le mouvement des thérapies institutionnelle, d’autres pays y ont également participé, tels l’Allemagne, la Grande-Bretagne, les États-Unis, et l’Italie.

Le Dr Miwaki nous déclarera qu'"en fait, au Japon, il y a beaucoup d’influence de l’Angleterre ou anglo-saxonne, et avant, on ne pouvait pas trouver d’analyse de l’institution.

Donc, quand on essayait d’étudier l’ambiance de l’institution, il n’y avait comme référence que la psychothérapie institutionnelle en France.

Bien sûr, il y a comme référence Deleuze et Guattari dans les années 80 au Japon."



La psychiatrie au Japon a subi tout d’abord l’influence de la psychiatrie allemande, puis celle des États-Unis . Le Pr Matsumoto nous l'indique : " Au Japon, il n’y a pas non plus de vraie philosophie de la psychiatrie, alors que l’américanisme est en train d’arriver ici."



Cette dernière approche est à tendance "scientifique", c’est à dire qu’elle se présente sous une forme "technico-économique", forme que le Japon cherche plus particulièrement à emprunter à ce pays : "L’approche psychiatrique (...) est imprégnée de la pensée " scientifique" des États-Unis... , forme de la puissance technico-économique que le Japon comme les autres pays cherche à emprunter" nous dit le Pr Matsumoto.

A l’ère Meiji, les étudiants faisaient leur voyage d’études en Allemagne afin de devenir professeur d’Université. C’est ainsi que la psychiatrie japonaise a été influencée par l’Allemagne.

Après 1945, la psychiatrie universitaire japonaise a cherché du côté des États-Unis une nouvelle orientation en particulier en ce qui concerne la psychiatrie dynamique, et depuis 1980, la psychiatrie japonaise utilise le DSM IV. Et ce, en délaissant les psychiatries classiques occidentales.

La psychiatrie au Japon peut ainsi se diviser en deux périodes : l’avant-guerre influencée par la psychiatrie allemande et l’après-guerre influencée par la psychiatrie des États-Unis.



Dans tout cela l’influence de la psychiatrie française est minoritaire et secondaire.

Le modèle allemand fut emprunté par l’armée japonaise et par le monde universitaire. En effet, la culture allemande bénéficie d’un aura de sérieux, propre à former des scientifiques.

A contrario, et probablement à cause de la défaite française de 1870 contre la Prusse, la culture française (et plus particulièrement la littérature et la peinture), si elle apparaît comme idéale dans sa forme aux yeux des intellectuels et des artistes, fut considérée par l’état japonais comme subversive et libertaire, favorisant la contestation.

La psychiatrie française fut perçue comme littéraire et esthétique, au contraire de la psychiatrie allemande perçue, elle, comme rigoureuse et scientifique.

Il est possible d’établir le même parallèle dans le domaine de la psychopathologie. En effet, le courant phénoménologique de la psychopathologie allemande était dominant, et nombre de psychiatres furent formés à son aune.



Il faut néanmoins signaler ici l'importance d'Henri Ey.

Henri Ey n'a pas été au Japon, mais a reçu de nombreux psychiatres japonais à Bonneval et à Sainte Anne.

Le Docteur Henri Ey a toujours été ému par l'intérêt que les psychiatres japonais ont porté à son oeuvre, ainsi, dès 1939, à propos de sa conception organo-dynamique.

En janvier 1995, sur un site Internet, le Docteur Fuyuhiko déclarait que "Henri Ey est un des psychopathologues les plus connus au Japon ".



Les précurseurs de la psychiatrie japonaise furent tout d’abord Kinnosuke Miura, futur professeur de l’Université de Tokyo, et formé par l’enseignement de Charcot.

Le second fut Shinkichi Imamure (1874-1946) premier professeur en psychiatrie de l’Université de Kyoto, influencé, lui, par Bergson et Janet. C’est lui, qui à l’encontre des psychiatres japonais qui considéraient les psychoses comme des maladies du cerveau, définit la schizophrénie comme "un trouble de la sociabilité". Son influence sur l’enseignement à l’Université de Kyoto a fait de celle-ci l’un des centres de recherche les plus importants en psychiatrie d’obédience française.

En 1932, le gouvernement français accorda des bourses aux étudiants japonais sortis tout juste de l’Université afin de se former en France. Parmi ces étudiants, Taiei Miura, neurologue et plus tard professeur à l’Université de Keio, s’intéressa à la philosophie de Claude Bernard, puis à la philosophie de la nature et à la psychanalyse.

Il contribua au développement de la psychanalyse au Japon à tel point que la Société psychanalytique japonaise a son siège à l’Université de Keio.

Lors de son séjour à Paris, il côtoya le psychiatre Pierre Pichot qui devint plus tard professeur à l’hôpital Sainte-Anne.

Entre 1960 et 1970 Pierre Pichot accueillit pratiquement tous les psychiatres japonais, y compris Matsumoto Masahiko, Directeur de l’hôpital de Kyoto, qui apparait souvent dans ces lignes.

Un autre de ces étudiants boursiers fut Mashi Murakami qui admettra un peu plus tard que la notion d’individualité était plus importante que celle de l’État. Avis peu conforme au climat de l ‘époque et à l’idéologie qui voulait que la nation japonaise fut soumise à l’État et à l’Empereur.

Son livre "Psychisme de la schizophrénie " (1942) influença les psychiatres les plus représentatifs de l’après-guerre qui se dirigèrent vers l’école de Kyoto.

En effet, cette école dirigé par Murakami M. à partir de 1955 était plus orientée vers la psychologie et la philosophie que vers la biologie. A peu près vers cette époque, beaucoup de travaux sur la psychiatrie phénoménologique parurent au Japon (Jaspers, Binswanger, J.P. Sartre).

Cependant, Murakami M. était plus attiré par la philosophie bergsonienne et la théorie de P. Janet.

Ce qui fait que l’école de Kyoto s’est plus attachée à la neuropsychologie et à la théorie du traumatisme, en gardant une distance respectueuse envers la psychanalyse, alors que l’Université de Tokyo s’est intéressée principalement à l’histoire cérébrale.



Pour conclure, nous dirons que deux psychiatres français ont beaucoup influencé la majorité des universitaires :

-Henri Ey, dont de nombreuses traductions ont été effectuées ou sont à paraître, bien que son influence reste circonscrite au cercle psychiatrique.

-Jacques Lacan, dont le nom est connu mais l’œuvre négligée dans le domaine psychiatrique, alors qu’il est beaucoup plus célèbre dans les sciences humaines.



Cependant, à l’heure actuelle, quelques psychiatres japonais envisagent un séjour en France plus long afin d'étudier au mieux la psychanalyse "lacanienne " (il est plus juste de parler des avancées de Lacan dans la théorie psychanalytique).

D’autres, comme ceux que nous avons rencontrés, s’intéressent aux conceptions particulières de la psychothérapie institutionnelle :

" Oui, en fait, à cette époque-là, j’étais en train décrire un livre sur la psychothérapie institutionnelle : il y avait plein d’influences de Félix Guattari sur le concept de psychothérapie institutionnelle, donc on m’a dit " il faut rencontrer Jean Oury, sinon on ne peut pas écrire un livre sur la psychothérapie institutionnelle (...) C’est paru en mars 2000... Mais je suis triste : il n’y a pas beaucoup de réactions de psychiatres " déclare le Dr Miwaki.

Lors des échanges que nous avons eu avec les Professeurs Matsumoto, Miwaki et Taga nous avons pu relever certaines références utilisées de façon récurente, que nous présentons ici.



Les auteurs de référence

a) Heidegger

Ce philosophe allemand est évoqué par Jean Oury qui cite un ouvrage où il s’entretient avec un japonais : "Le partage des voix" c’est ça, il me semble[4]...Jean-Luc Nancy relève justement cette conversation entre un japonais et Heidegger... C’est à cette occasion qu’il parle de l’interprétation..."

Le Dr Miwaki évoque également Heidegger comme référence théorique de Bin Kimura : " (...) c’est ça, la notion très délicate autour du langage. Par exemple Bin Kimura, médecin-psychiatre, en même temps il est spécialiste de Heiddeger...

Il dit toujours : “Au dehors du langage, il y a quelque chose de très délicat, très compliqué”.

Ca concerne peut-être les racines, même si ces choses-là c’est au dehors du langage, ça concerne ou plutôt ça produit nos racines. Voilà, c’est un concept très japonais, c’est comme ça. Je pense que Jean Oury est très intéressé par le travail de Bin Kimura, parce que Bin Kimura attache beaucoup d’importance à ce domaine-là, c’est à dire quelque chose au dehors du langage, très délicat, très compliqué, mais très intéressant pour notre existence" .



Jean Oury relève d’ailleurs l’importance de la philosophie allemande au Japon : " je crois que c’est Bin Kimura... c’est un des premiers à avoir fait ses observations en japonais parce que tout se faisait en allemand, c’est lui qui a dit ça, je crois bien... en rentrant des Etats-Unis... Enfin c’est curieux qu’il y ait eu cette espèce d’emprise de la psychiatrie en allemand."

Cette prégnance est due au fait que lors de l’ouverture du Japon aux étrangers au début du XIXème siècle, les dirigeants ont choisi les éléments qui leur paraissaient les plus performants : cadre juridique et administratif français, organisation militaire française puis prussienne, science et philosophie prussienne, littérature française, ingénierie américaine...

Les intellectuels français ne sont revenus sur le devant de la scène intellectuelle qu’avec des figures comme Barthes, Deleuze, Guattari, Lacan, Sartre ou Foucault...

Actuellement, le "tapis roulant" des concepts occidentaux semble se tarir, comme le dit joliment Tanizaki Junichuro dans son discours de Prix Nobel.



b) Bin Kimura

Ce psychiatre japonais que nous venons d’évoquer est également cité par Jean Oury : "Bien, par exemple, dans des livres de Kimura Bin, il s’appuie en effet sur Maldiney, donc indirectement sur Weizsäcker, donc, indirectement sur le pathique, hein... Erwin Strass, tout ça... "

Jean Oury l’évoque pour son lien avec Heidegger et surtout Maldiney. Mais Jean Oury précise bien que si des affinités théoriques peuvent exister entre Bin et la Psychothérapie Institutionnelle (P.I.), il n’y a rien a voir au niveau de l’organisation des dispositifs, "de l’organisation institutionnelle" : "Avec Bin Kimura nous sommes en relation. Mais, bon, c’est plus une approche, disons clinique, comme ça, générale, mais pas une mise en acte d’une organisation institutionnelle... c’est assez rare, au fond."



c) Lacan

Nous avons cité ce psychiatre, théoricien de la psychanalyse, référence dans les écrits des praticiens du mouvement institutionnaliste (Tosquelles, Oury...) et très étudié au Japon. Précisons que cette étude se cantonne apparement au Japon a une exégèse pointue des textes et à leur traduction.

Lacan apparaît dans les propos de Jean Oury sous la forme d'une boutade célèbre: " D’une façon un peu humoristique, Lacan disait à un moment donné, en revenant du Japon, : "Oh, mais au Japon, on n’a pas besoin d’inconscient". Bon ... Il faudrait voir de près ce qu’il veut dire. Ca m’étonnerait, ça m’étonnerait bien... L’inconscient, ça n’existe pas... Bien sûr. C’est une prise de position comme ça, enfin, méthodologique, presque..."



Le Dr Miwaki l'évoque égalment ainsi que le Pr Matsumoto :

" En travaillant à Sainte-Anne, le Pr Matsumoto a pu voir toutes les parties de la section de la psychiatrie française, et il a gardé son indépendance d’esprit. (...) Il a tout vu. Il a vu la psychiatrie française. (...) Mr Matsumoto considère Janet comme très, très important. Il a même traduit un de ses livres. Bien sûr, pour plaisanter. Janet est très, trop facile à comprendre, et pour cela, il n’est pas très populaire.Par contre, Lacan : c’est une super-star .Le Pr Matsumoto est le seul japonais qui a assisté au dernier séminaire de Lacan. Et puis lui-même il est le premier à présenter la psychanalyse lacanienne en japonais.

Il a animé un séminaire de 30 ou 40 personnes, en 76, pour présenter Lacan."



Le Dr Miwaki souhaite donc travailler à partir des travaux de Jean Oury en plaçant celui-ci dans la lignée théorique de Lacan.



d) Tosquelles

Cet auteur, très important pour le mouvement de la Psychothérapie Institutionnelle, apparaît bien évidemment dans les propos de nos interlocuteurs, fins connaisseurs de ce mouvement.

Le Dr Miwaki le cite comme référence au sujet du soin de l’institution, credo de la P.I. : " Je reprends dans mes travaux ou dans la clinique des théorisations de Jean Oury, bien sûr, puisque je suis médecin-psychiatre. Mr Jean Oury m’a appris beaucoup de choses. Grâce aussi à Tosquelles.On m’a dit que juste avant le commencement du traitement des patients, il faut soigner l’institution, n’est-ce pas ?

Sinon, c’est très dangereux pour les patients, n’est-ce pas ?

J’ai donc collaboré avec mon directeur, le directeur de l’hôpital où je travaille[5], je l’ai persuadé d’attacher beaucoup d’importance à l’analyse de l’institution.

S’il n’y a pas d’analyse de l’institution à l’hôpital psychiatrique, ce serait un endroit très mauvais pour nous et pour les patients aussi.

Maintenant, j’essaie de rencontrer beaucoup de personnes spécialistes : psychiatres, infirmières, assistantes sociales, pour faire comprendre l’importance de l’analyse de l’institution.

Mais on ne peut pas négliger l’analyse de l’institution.

Si on néglige cette chose-là, il se produira simplement l’échec de la psychanalyse, de la psychiatrie. Voilà."



e) Jean Ayme

Cet éminent psychiatre est cité par le Dr Miwaki : "J’ai aussi rencontré Mr Jean Ayme, et grâce à Mr Jean Ayme, j’ai obtenu beaucoup de choses, beaucoup d’informations sur la psychothérapie institutionnelle."

Pour ce dernier, il a été une rencontre importante pour obtenir des informations et rédiger son livre. Jean Ayme co-anime régulièrement le séminaire de Jean Oury à Sainte-Anne.



f) Félix Guattari

Philosophe, psychanalyste, militant politique, Guattari a eu un rôle très important dans la connaissance de La Borde à l’étranger, notamment au Japon où il est très connu en tant que co-écrivain avec Deleuze de l’Anti-Oedipe.

Deleuze est une des grandes figures intellectuelles contemporaine au Japon. L’un des premiers japonais que nous avons rencontré lors de notre voyage est Mr Sugimura qui se présente comme un spécialiste universitaire de Guattari. Il a co-traduit avec le Dr Miwaki "Pratique de l’institutionnel et politique" regroupant les textes de Oury, Guattari et Tosquelles coordonnés par Jacques Pain.

Le malentendu au sujet du rôle exact que Guattari tenait à La Borde et plus largement au sein du mouvement de la P.I. avait également atteint le Japon : malentendu qu'Hassen Chedri a rectifié lors d'un précédent voyage.

Le Dr Miwaki en parle : "en fait, à cette époque-là, j’étais en train d’écrire un livre sur la psychothérapie institutionnelle : il y avait plein d’influences de Félix Guattari sur le concept de psychothérapie institutionnelle, donc on m’a dit " Il faut rencontrer Jean Oury, sinon on ne peut pas écrire un livre sur la Psychothérapie institutionnelle".

Au Japon, Félix Guattari était perçu comme le directeur de La Borde, comme le déclare Jean Oury :

" Maintenant, ... quand on me dit "Vous avez fondé La Borde ?"

Ca me fait rigoler, de même quand on disait... c’était à la mode de dire à Félix Guattari "Alors...” on lui disait que c’était lui qui avait fondé La Borde"

Alors, vous avez fondé La Borde ? Je sais pas ce qu’il disait, oui ou non, hein.

Moi, Je trouvais ça absurde d’autant plus que Félix, il est venu comme ça par petits bouts, quoi... "



La traduction du livre a été pour le Dr Miwaki une occasion de présenter le travail de Guattari à La Borde et beaucoup de japonais l’en ont remercié, mais uniquement pour ces informations sur Guattari et non pour l’intérêt de la P.I.

Cette traduction a malheureusement été un sujet de débat entre les deux traducteurs.

En tout état de cause, Félix Guattari a constitué un lien essentiel entre le Japon et La Borde puisque les visiteurs avaient généralement connaissance de l’existence de la clinique par lui.

Le Pr Matsumoto nous apprend qu’il a rencontré Guattari à La Borde. Il s’y est rendu après la lecture du livre de Ginette Michaud. Et il avait vu un film documentaire d’une heure qui présentait La Borde : il a décidé d’y aller.

"A La Borde, j' ai rencontré Guattari. Après son retour au Japon, c’est Guattari qui est venu au Japon comme mission de la culture française, et là, nous nous sommes rencontrés."

A l’époque, le Pr Matsumoto lisait l’Anti-Oedipe, donc c’est pour ça qu’ils ont commencé à parler de la famille : "En fait, Félix Guattari était un peu contre la famille, le rôle de la famille. Mais quand même, Mr Matsumoto lui a dit que la famille, c’est tout à fait important pour les malades au Japon.

En France, il y a beaucoup de célibataires.

Par contre, au Japon, c’est la famille qui entretient, qui prend soin des malades (...)

Félix était tout à fait contre les théories de Lacan, tout à fait méfiant par rapport au triangle père-mère-enfant."

L'évocation du lien entre le Japon et la clinique de La Borde est l’occasion de préciser ce thème.

La Borde et le Japon



Nous savons que Guattari a été le portier, le passeur pour toute une série de personnes. Nous relevons ainsi la visite d’artistes, danseurs butô comme Min Tanaka, de psychiatres, d’infirmières.

Jean Oury nous dit : "oui ça fait plusieurs années... un des premiers, c’était Min Tanaka, il était venu dans les années 90, au début... c’était par Félix, c’est tout quoi...

Et c’est plus tard qu’il y a eu des échanges en effet avec des psychiatres, mais c’est assez récent ça, hein...

Et le travail que vous faîtes avec Hassen, c’est très important parce que c’est une exploration peut-être actuelle de ce qui se passe... mais jusqu’ici, on n’avait pas grand chose, hein...

(...) il y avait des rapports avec une équipe de Kyôtô, et puis le type d’Osaka qui travaille à Kyôtô, Sugimura. Il est venu ici... et puis il y avait Danielle Roulot qui y allait plusieurs fois, mais sans plus...

Et puis il y a eu en effet Miwaki Yasuo[6] qui est passé ici, il y a une dizaine d'années et on a fait une interview pendant 7/ 8 heures... il a tout enregistré... (...)

Par exemple, il n'y a pas très longtemps, au mois d’octobre, il y a eu une dizaine de personnes qui sont venues de Tokyo, surtout, je crois, des infirmières... qui étaient intéressantes, hein...

Il y avait une infirmière-chef qui traduisait bien...

D’ailleurs, on a parlé justement de l’ambiance et toutes ces choses-là, hein... mais ça prenait bien, ils comprenaient bien...

Ils étaient très loin de ce qui se réalisait concrètement..."



Un autre passeur a été Danielle Roulot, psychanalyste à La Borde, animatrice d’un échange entre la clinique et des hôpitaux de Kyôtô et d’Okinawa. C'était elle qui s’occupait particulièrement des liens avec le Japon, s‘y rendant à plusieurs reprises.

Miwaki nous dit également : "j’ai donc décidé de rencontrer Jean Oury et pour cela, j’ai assisté à son séminaire à l’hôpital de Sainte-Anne".



Les liens théoriques

a) La double aliénation

Selon Jean Oury, il n’y a pas de liens, rien d’approchant de la P.I. ne se fait au Japon :

" Tant qu’il n’y a pas de remise en cause de la hiérarchie, on peut dire qu’il n’y a pas de Psychothérapie Institutionnelle.

Ca, c’est un des premiers obstacles, c’est ça...

A la base de la Psychothérapie Institutionnelle, il y a une mise en question de l’établissement, de mettre en question...

Il faut soigner un peu l’entourage, mettre en question la structure hiérarchique, tout simplement une espèce d’oppression permanente à tous les niveaux qui empêche toute manifestation un petit peu correcte de se faire, bien je ne pense pas que c’est très isolé ça.

Avec des endroits même où l’infirmier n’a pas le droit de parler, de s’adresser au médecin qui n’a pas le droit de parler, etc. etc. l’escalier de bêtises... je crois qu’il y a beaucoup à faire.. "

Bin Kimura communique régulièrement ses ouvrages à Jean Oury mais nous avons vu que les liens ne se situent pas au niveau de l’organisation : "Avec Bin Kimura nous sommes en relation. Mais, bon, c’est plus une approche, disons clinique, comme ça, générale, mais pas une mise en acte d’une organisation institutionnelle..."



Le Pr Matsumoto revendique lui un apport au niveau de la mise en place de réunions au sein de son hôpital : "En fait, on pratique déjà une certaine partie de la psychothérapie institutionnelle, par exemple, quand on met en place les réunions".

Il a expliqué que le Dr Kida, à l’époque, à la même université de Kyôtô, avait discuté la question de savoir si on peut introduire la psychanalyse au Japon.

A Kyoto, il y a une certaine influence de la psychanalyse dans laquelle, même si le mot n’existe pas comme en français, on peut penser la même chose avec les malades : "le rapport entre malades et médecins est en train d’être changé dans l’hôpital".



Selon Jean Oury, les deux points essentiels de la P.I. auront du mal a être mis en place au Japon.

Il rappelle en effet que la double aliénation sociale et psychique doit être analysée : " Parce que si on veut préciser les choses, ça n’a de sens ce qu’on appelle Psychothérapie Institutionnelle que si il y a deux dimensions logiques très très importantes qui sont d’une part, la psychanalyse, au sens très large du thème, Freud quoi, en gros.

Et puis une analyse de l’aliénation permanente... d’une façon un peu massive on peut dire, d’un côté il y a Freud, et de l’autre côté, il y a Marx.

Pas le Marx stalinien, hein... Freud et Marx.

C’est à dire, comme je dis toujours, il y a deux surdéterminations dont il faut faire sans arrêt l’analyse : la surdétermination inconsciente de Freud et la surdétermination sociale, l’aliénation sociale, qui est énorme au Japon comme partout, hein...

Alors, si on n’a pas de prise sur les deux, c’est pas grave, y’à des gens qui disent : "Psychothérapie Institutionnelle, mais c’est pas vrai!”"

C’est pas de la fumisterie... parce que justement, ils laissent en place des structures d’aliénation massive... alors au Japon, je sais pas où ça en est, il faudrait faire une étude fine, hein, mais ça me semble pas très... très en progrès."



Or, la société japonaise reste très imprégnée par le réseau de normes et de hiérarchies dans le monde du travail, du soin ou de la vie sociale comme Shigeru Taga le fait remarquer :

"je m’intéresse à l’analyse institutionnelle en espérant que je pourrais trouver probablement dans les notions de psychothérapie institutionnelle quelque chose qui serait utile pour moi, pour cette tentative de créer de l’environnement qui puisse permettre aux gens de vivre plus heureusement que maintenant. C’est mon point de vue de l’analyse institutionnelle".



Jean Oury est toujours très virulent dans sa critique des systèmes d’oppression hiérarchique et bureaucratique : "On voit bien ça dans la pathologie disons des notes de service, des mots d’ordre, des décisions abruptes, administratives... "être aux normes de", “suivre ce qui a été édicté par la loi de l’an 2000", comme disait la bonne femme, là, et bien, à ce moment-là c’est très traumatisant.

Et en même temps, y’a rien, ça s’impose à vous et ça fait des réactions, et pendant ce temps-là, on perd du temps."

Jean Oury observe également qu’ils sont très importants au Japon.

Pour lui, prétendre faire de la P.I. sans remettre en cause ces structures d’aliénation massive est de la "fumisterie".



Sa lutte contre l’enfermement s’exprime dans le récit qu'il fait des débuts de La Borde : "c’est par hasard que je me suis trouvé dans le Loir et Cher, hein... en 49 (... ) à Saumery, c’était une autre clinique et puis c’est simplement parce qu’à Saumery la direction administrative voulait pas faire des travaux pour agrandir, pour améliorer, pour consolider parce que c’était un peu en déconfiture... Parce que quand je suis arrivé à Saumery en 49, il n’y avait que 12 lits qui fonctionnaient, et j’ai pu augmenté ça à 48, hein, mais on pouvait plus parce qu’il fallait faire des petits travaux.

Il fallait pas refuser, alors j’avait dit fin 52 : “Si dans 6 mois vous n’avez pas fait de travaux, moi, je fous le camp” et il n’a pas fait les travaux et je suis parti au mois de mars 53 avec pratiquement tous les malades et tout le personnel.

Sur 40 malades, il en restait 7 parce qu’ils ne pouvaient pas marcher.

Et puis 2/3 de l’équipe que j’avais formée. Mais j’avais pas de... C’était début mars 53, je l’ai raconté mille fois ça, mais on avait pas d‘autre endroit quand je suis parti comme ça, il y avait l’hôtel, en cherchant un lieu... et quand j’ai trouvé le lieu... début avril on rentrait ici...

C’était un peu... un peu le désert... c’était pas du tout entretenu, quoi, depuis des années, je suis entré ici à cause du cèdre, et puis petit à petit on a continué de travailler, alors, sérieusement, dans la ligne de ce qu’on appelait à cette époque, Psychothérapie Institutionnelle.

Mais c’était pas d’emblée en disant : "Voilà, j’ai fondé quelque chose" non, c’était la suite de tout un mouvement d’histoire.

Un projet alors, on voit tout de suite des types avec des dossiers comme ça, voilà, voilà, comme on voit maintenant un côté énorme."

Pour Jean Oury, parler de "projet" ou de “fondation” est déjà une réification, une pétrification dans une visée. Il n’y a pas de projet mais quelque chose qui se construit, se bricole.



L’autre aliénation, psychique, sera toute aussi dure à combattre au Japon puisqu’on y observe une très forte résistance à la psychanalyse. Son introduction reste problématique.

Le Pr Matsumoto nous apprend que " Il a expliqué que Mr Kida, à l’époque à la même université de Kyoto, avait discuté sur à la question de savoir si on peut introduire la psychanalyse au Japon. A Kyoto, il y a une certaine influence de la psychanalyse dans laquelle, même si le mot n’existe pas comme en français, on peut penser la même chose avec les malades : le rapport entre malades et médecins est en train d’être changé dans l’hôpital."



Le Dr Miwaki, lui, parle d’allergie : " Oui... ( rire) comme je vous l’ai dit plusieurs fois, il y a réellement un élément allergique contre la psychanalyse au Japon. Il y a plusieurs raisons.

Par exemple, il y a l’influence de Sartre dans une génération de nouveaux étudiants au Japon.

Il s’agit de liberté, selon eux. Il s’agit de liberté tout d’abord (...) On n’a pas besoin de faire de la psychanalyse pour insister sur l’importance de la vérité.

C’est bizarre, mais il y a quelques attitudes à côté de ça, pour se passer de la psychanalyse. Tout d’abord, il y a un empêchement contre la psychothérapie institutionnelle : c’est la réaction contre la psychanalyse. C’est la première chose.

Deuxièmement, il y a beaucoup de psychiatres qui ont une compréhension de la psychanalyse, mais quand même, c’est une compréhension très limitée.

Donc, on ne peut pas appliquer la connaissance de la psychanalyse à l’analyse de l’institution, donc, le concept de psychanalyse est complètement séparé de l’analyse de l’institution.

Donc, même si on connaît très bien la psychanalyse, on ne peut pas utiliser la psychanalyse pour faire l’analyse de l’institution. C’est la deuxième chose.

De toute façon, la difficulté concerne la situation japonaise sur la psychanalyse donc, il faut modifier ces choses-là pour faire pénétrer la manière de la psychothérapie institutionnelle au Japon."

Et de préjugés : "Il y a beaucoup de préjugés contre la psychanalyse.

Maintenant, il faut inventer une autre manière d’analyse, surtout pour faire une analyse de l’institution. Voilà. Sinon la psychiatrie du Japon, va, je pense, mourir."



En fait, la psychanalyse est étudiée comme théorie et toutes les écoles sont représentées : " "Oui, il y a beaucoup d’écoles : lacanienne, phénoménologique, comportementaliste, au Japon" , mais non mises en oeuvre en cure analytique avec des analysants.



b) L’Analyse Institutionnelle

La P.I. reposant sur l’analyse de la double aliénation, son introduction rencontre donc des obstacles sur ses deux composantes et s’avère très difficile : "Au Japon, la situation, c’est que, parmi les étudiants qui venaient de sortir de faculté, et qui quand même passe un examen de psychiatrie : une partie se consacre à l’étude des neuro-transmetteurs et les autres s’orientent vers une clinique tout à fait privée, de quartier, dans laquelle ils consultent vraiment des malades très faciles.

De moins en moins de psychiatres s’occupent de malades difficiles.

Si ça continue comme ça, peut-être qu’il n’y aura plus de psychothérapie institutionnelle au Japon."



Les japonais rencontrés sont parfaitement conscients de l’importance de l’Analyse Institutionnelle. Jean Oury rappelle qu’il s’agit d’une remise en question de l’établissement, d’un nettoyage permanent, d‘une asepsie : " Il y a une asepsie, hein, sur le plan... c’était ignoré... ne pas maintenir les systèmes de hiérarchie, d’oppression, comme ça, qui fabriquent de la pathologie, enfin artificielle, ça se fabrique, l’agitation, la fureur, le suicide, le gâtisme, c’est souvent les résultats de disposition des choses ( ... ) Alors, souvent, le cadre est écrasé par le dispositif.

Comment faire de la psychanalyse dans un milieu pourri, quand même, hein ?

Comment faire de la chirurgie dans une écurie, quoi ?

Faut que ce soit propre.

Alors, y’a des quantités de choses qui sont... dont les gens n’ont même pas conscience, ils ont des cécités... psychiques... vis à vis de choses banales.

On voit bien qu’il y a des quantités de troubles qui sont en rapport avec des problèmes pas réglés du tout.

Ca fait une résistance institutionnelle, on peut appeler ça comme ça."



Le Dr Miwaki fait le même constat : " on m’a dit que juste avant le commencement du traitement des patients, il faut soigner l’institution, n’est-ce pas ?

Sinon, c’est très dangereux pour les patients, n’est-ce pas ?"

Selon lui, les psychiatres ont une compréhension limitée de la psychanalyse, donc elle ne peut être utilisée pour analyser l’institution .



Shigeru Taga souhaite s’inspirer des élaborations autour d’une Analyse Institutionnelle au sens élargi pour faire évoluer la question des liens entre environnement et population : "Au niveau urbain, il y a beaucoup de problèmes. Mais le plus gros problème, c’est celui du stress : les japonais sont beaucoup plus stressés que les français, peut-être dans la vie familiale c’est la même chose. Mais la structure japonaise est une structure qui donne par définition beaucoup plus de stress que la structure française. D’abord, il y a la ville, surtout dans une ville comme Kyoto où on est toujours regardé par d’autres personnes.

Par exemple, pour vivre en paix dans un quartier de Kyoto, il faut respecter des règles implicites. ça, c’est l’élément le plus important, parce que ce n’est pas écrit, mais ça existe, et il faut chercher pour faire bien, il faut savoir relever des points pour s’adapter à cette vie.

Et pour produire au sujet de l’urbanisme, moi je dirais dans la ville de Kyoto, on a déjà beaucoup détruit les anciens éléments qui constituaient la beauté de la ville de Kyoto, mais pas seulement la capitale Kyoto.

La ville c’est tout de même la mémoire des gens, la mémoire des ancêtres, et si on détruit les vieilles maisons, les vieux quartiers, on détruit la vieille mémoire de la ville. Et c’est justement ce qui s’est produit pour Kyoto, et c’est une ville sans mémoire. Je ne dit pas qu’on devient fou, mais on perd quelque chose de très, très important pour notre tranquillité mentale.

Alors je voudrais essayer de faire récupérer ce qu’on a perdu par le biais de la reconstruction institutionnelle : pour interdire la destruction, il faut des lois, les lois, c’est des institutions.

En tout cas, interdire la destruction."



Jean Oury parlerait de "boite à outils" conceptuelle dans laquelle il faut puiser : "Y’a des lieux au Japon qui sont certainement bien plus proches de La Borde que Sainte-Anne... et ça, c’est vrai, sur le plan de l’organisation.

Mais si on voulait comparer les systèmes comme ça, c’est pas tellement l’ensemble qu’il faut prendre, c’est “ Avec quels concepts vous fonctionnez ?” C’est ce que j’appelle la boîte à outils des concepts, les outils conceptuels.

"Quels sont les concepts", et de voir ce que vous en faîtes."





c) La phénoménologie

Ce courant théorique est pour nous une des clés de lecture du lien entre métapsychologie institutionnelle et pensée asiatique, que nous explorons depuis quatre ans en séminaire conjoint à Euro-psy et Espace Analytique.

Si Jean Oury admet que l’abord phénoménologique est l’ABC d’un projet de traitement, il nuance immédiatement en demandant "quelle phénoménologie". Il cite Rümke comme ayant le premier fait le rapport entre phénoménologie et psychiatrie notamment avec le concept du Praecox Gefühl.

Pour Jean Oury, il s’agit de "l’essence de la phénoménologie" : "l’utilisation qu’on peut en avoir, c’est l’essentiel, l’A.B.C. de toute rencontre, la phénoménologie...

Même, ce que je dis toujours en parlant de Rümcke. Rümcke, c’était un professeur hollandais qui avait fait tout le rapport sur la phénoménologie au premier congrès, ça fait longtemps, en 50, toute le phénoménologie au point de vue psychiatrique. Il disait bien que... ça arrive.. que ce qu’il appelait “ le Praecox Gefülh”, c’est à dire "l’instant de voir", comme ça, c’est l’essence même de la phénoménologie.

Mais c’est une démarche essentielle, aussi bien pour un analyste qu’un psychiatre, un médecin, même pour n’importe qui, d’avoir rapidement..."



Le Pr Matsumoto évoque sa pratique diagnostique : "Par exemple lui, ( le Pr Matsumoto), quand il consulte un patient, il passe d’abord, comme par hasard, dans la salle d’attente, et là, il rencontre les autres patients, et là, il peut comprendre une partie des choses avant même de parler.

D’abord c’est lui qui va dans la salle d’attente, et après, c’est lui qui ramène son patient dans la salle de consultation pour le mettre avec d’autres patients.

Non seulement pour savoir, mais pour avoir un complément de consultation.

Le patient lui-même juge son rôle de patient."



Nous pouvons remarquer la similitude avec ce qu’Oury évoque dans le Praecox Gefühl.

C’est une question de sensibilité à l’autre, à ce qu’il vous fait, précise-t'il : "C’est que, dans le rapport à l’autre, ce qui compte, en grande partie, c’est ce que ça vous fait à vous-même, c’est ce qu’on appelle le contre-transfert, d’une façon un peu... Mais, s’il y’a pas justement... si ce que dit l’autre ne déclenche pas en vous ... qu’on ne prête pas attention soi-même à ce qui se passe en soi-même, ce n’est pas de l’analyse, ça, c’est simplement une espèce de psychologie relationnelle.

La psychanalyse, c’est ce qui est de l’ordre de la vérité, pas l’exactitude, justement.

Tout ce que ça évoque, est-ce que c’est pas une sorte de contre-texte, j’avais dit ça aussi, qu’est-ce que ça fait en soi-même quand tu entends quelque chose comme ça ?

Et alors, l’autre va sentir si ça vous fait quelque chose, hein...

Immédiatement, y’a pas besoin de parler, là.

Alors ça, cette mise en question de soi-même, enfin la psychanalyse, c’est une technique, une mise en question de soi-même sur un plan comme ça, inconscient, c’est un grand mot, mais sur un plan de spontanéité, comme ça, avec l’autre...

Alors, cette mise en question de soi-même, pour que ça soit efficace, sans quoi c’est pas de la psychanalyse...

De même, sur un plan collectif, c’est une mise en question de l’établissement et de la collectivité pour que ça soit efficace."



Le Dr Miwaki tente également de nous expliquer l'importance du non-verbal : "Au Japon, en tout cas, si on ne dit pas en mots, on attache beaucoup d’importance à l’ambiance.

Comment dire ? Si on dit... On utilise la langue, mais avant la langue, il y a quelque chose de très abstrait, quelque chose comme ça.

On attache beaucoup d’importance à cette chose-là au Japon. C’est très difficile...

C'est une communication non-verbale ... Non-verbale, c’est ça.

C’est une chose très abstraite, très compliquée, très délicate, trop délicate.

Donc, c’est très difficile de dire...

Je pense qu’avec l’attitude de la phénoménologie, les japonais devraient approcher, s’approcher de cette chose très compliquée, très délicate.

Donc je pense que dans le travail de Mr Oury, il y attache beaucoup d’importance.

C’est un grand ami de Lacan , Jean Oury a beaucoup de connaissances dans le domaine du langage : il attache beaucoup d’importance dans le domaine très délicat du langage, de la sensibilité “non bavarde“, n’est-ce pas...

Là-dessus, j’ai trouvé quelque chose de commun entre Jean Oury et la philosophie japonaise, c’est à dire la phénoménologie japonaise, quoi... C’est ça, la notion très délicate autour du langage.

Là-dessus, par exemple Bin Kimura, médecin-psychiatre, en même temps il est spécialiste de Heiddeger...

Il dit toujours : “Au dehors du langage, il y a quelque chose de très délicat, très compliqué”. Voilà.

Ca concerne peut-être les racines, même si ces choses-là c’est au dehors du langage, ça concerne ou plutôt ça produit nos racines.

Voilà, c’est un concept très japonais, c’est comme ça.

Je pense que Jean Oury est très intéressé par le travail de Bin Kimura, parce que Bin Kimura attache beaucoup d’importance à ce domaine-là, c’est à dire quelque chose au dehors du langage, très délicat, très compliqué, mais très intéressant pour notre existence."





Le propre de la P.I. est :

- d’articuler des contributions d’origines diverses : Jean Oury nous dit que : " l’originalité, on peut dire, de la démarche, disons, de la Psychothérapie Institutionnelle, c’est que c’est une démarche multidimensionnelle qui doit tenir compte aussi bien de la psychanalyse, c’est à dire, de l’histoire personnelle, intime, comme diraient des gens, que, disons, de l’abord phénoménologique de la maladie mentale."

Et encore : "si on dit : c’est la phénoménologie, uniquement la phénoménologie qui fait le lien" , mais non, c’est pas vrai ça doit s’articuler à un ensemble.

Ca peut paraître paradoxal, mais y’à pas de distinction, c’est pas des bastions séparés : phénoménologie, psychanalyse, puis analyse sociale, analyse de l’aliénation, c’est lié ensemble ça, par honnêteté

Parce que, souvent, si on s’isole d’un truc, c’est une défense contre autre chose.

C’est peut-être pas facile à comprendre, mais enfin c’est comme ça."



- de faire des points de noeuds, de rencontre : "Pour faire un diagnostic, ça demande de la phénoménologie, justement... On voit bien que là il y a des points de... de noeuds, de rencontre, entre psychanalyse, même psychopharmacologie, aussi, hein, et puis, tout ça, ça se tient.

Il ne s’agit pas de tout mélanger, hein, c‘est pas des cloisonnements.

Or, la pire aliénation sociale, c’est le cloisonnement, hein..." précise Jean Oury.



La phénoménologie permet donc de se repérer. Jean Oury nous dit encore : "c’est "l’instant de voir", au sens de Lacan, l’instant de voir qui est là, qui fait que y’a une sorte de vue, on pourrait dire, perceptivo-transférentielle, quoi, ça va ensemble.

Quoi, vous avez vu l’autre, et on sent qu’il est dissocié ou pas, quoi.

Je dis souvent qu’un type qui n’est pas schizophrène, et bien, si on remet toutes les ficelles, ça se recoupe en un seul point, mais un schizophrène, il est pas centré, c’est en prise directe, c’est ça la dissociation.

Alors, ça, c’est de la phénoménologie, on voit bien que c’est indispensable pour pouvoir se repérer ... de traiter...

De faire une relation psychanalytique avec un schizophrène sans faire de diagnostic, là aussi... y’a une sorte d’antinomie apparente entre la psychanalyse et le diagnostic. Alors, d’une part, parce que les gens, quand ils pensent diagnostic, ils pensent une étiquette un petit peu DSM je sais pas quoi...

Mais un diagnostic, c’est un travail d’une part, comme ça, et puis en même temps, il faut plusieurs pages pour faire un diagnostic, tenir compte d’un tas de choses, quoi, c’est ça un diagnostic.

Ca veut dire, singulariser, ça veut dire, à qui ça s’adresse, bon, mais ça alors, c’est pas admis du tout."



Sur la question de l’influence de la phénoménologie, le Dr Miwaki en précise l'importance dans le milieu psychiatrique : "C’est très difficile mais quand même, il y a beaucoup de psychiatres japonais qui se sont beaucoup intéressés à la phénoménologie, et en ce moment on essaie de combiner, n’est-ce pas, les concepts traditionnels du Japon avec les concepts phénoménologiques.

Donc, moi, bien sûr, j’ai appris beaucoup de choses avec leur travail, c ’est à dire, que je suis très habitué à la combinaison “concept japonais et concept phénoménologique”.

Donc, peut-être, je pourrais dire que dans le travail de Jean Oury, comme japonais, je peux trouver la même chose, c’est à dire la combinaison “concept japonais et concept phénoménologique".

Il signale ainsi la tentative de combinaison des concepts philosophiques avec les concepts traditionnels japonais. Pour lui, il n’y a là rien de surprenant et il le retrouve dans le travail de Jean Oury. L’intérêt de la phénoménologie dans la description d’une dimension très délicate souvent évoquée par Jean Oury : l’ambiance.



d) L’ambiance et le pathique

Concept central de la P.I., il s’agit Jean Oury d’un des aspects le mieux perçu par une délégation d’infirmières à La Borde. Il évoque également le pathique en y associant Bin : "certainement le pathique, ça doit avoir des résonances tout à fait utiles... C’est très subtil, ça, c’est vrai. (...) Qu’en est-il du pathique au Japon ?

On pourrait dire ça, hein.

Il y avait toute une élaboration de Weizsäcker, de Maldiney, tout ça, qu’est-ce qu’ils en font ?

Et Bin Kimura , il en parle, hein, il en parle, il parle de Maldiney d’ailleurs.

C’est possible que ça joue un rôle important.

A quel niveau ? et quelles sont justement les affinités ? Vous me parlez en termes d’affinités, là ? Ca peut se faire qu’il y ait des affinités. Lesquelles ? "



Le Dr Miwaki évoque l’ambiance en précisant que seule la P.I. figure comme référence. Ainsi, "au Japon, il y a beaucoup d’influence de l’Angleterre ou anglo-saxonne, et à ce moment-là, on ne peut pas trouver d’analyse de l’institution.

Donc, quand on essaie d’étudier l’ambiance de l’institution, il n’y a comme référence que la psychothérapie institutionnelle en France."

Selon lui, au Japon, on y accorde beaucoup d’importance : "Au Japon, en tout cas, si on ne dit pas en mots, on attache beaucoup d’importance à l’ambiance.

Comment dire ? Si on dit... On utilise la langue, mais avant la langue, il y a quelque chose de très abstrait, quelque chose comme ça.

On attache beaucoup d’importance à cette chose-là au Japon. C’est très difficile... "


Conclusion

Nous espérons que ce long exposé sur la prise en compte de la folie au Japon, et l'importance que pourrait jouer la psychothérapie institutionnelle dans un abord renouvelé de l'accueil des patients psychotiques, a mis en évidence les rapprochements et les écarts possibles entre des pratiques qui sont distantes géographiquement, culturellement et éthiquement.

Nous oeuvons avec Jean Oury à La Borde et avec Ginette Michaud à Euro-Psy pour tisser ce sur quoi repose les pratiques de l'Institutionnel : un réseau entre nos pays et nos pratiques.

L'intérêt que nous avons rencontré au Japon chez les praticiens et les étudiants nous encourage à poursuivre cet effort.















































[1] Forme théâtrale du XVIème siècle, basée sur les sujets épiques et les légendes. Les héros sont très typés et violemment maquillés.

[2] Man-yôshu et Kôjiki.

[3] Bouchy A., Les oracles de Shirataka, Picquier, Arles, 1992, pp. 226-227.

[4] Jean Oury semble évoquer « Acheminement vers la parole », Gallimard, Paris, 1976, trad. Jean Beauffret.

[5] Il s’agit du Docteur Kida, psychiatre directeur de l’hôpital privé de Kyôtô.

[6] Psychiatre japonais de Kyôtô, ami de Félix Guattari et de Danielle Roulot.

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